Élimination de la double imposition internationale : méthode de l'exemption, crédit d'impôt et articulation avec les conventions bilatérales

La question de l'élimination de la double imposition internationale — situation où un même revenu est imposé simultanément par deux États différents, généralement l'État du siège de la source du revenu et l'État de résidence du bénéficiaire — constitue un enjeu fondamental de la coordination fiscale transnational et un obstacle majeur à la fluidité des échanges économiques. Tandis que chaque État dispose en principe du droit de souveraineté fiscale de fixer ses propres règles d'imposition selon ses critères de rattachement territorial et personnel, le cumul des compétences fiscales de deux ou plusieurs États génère inévitablement une charge cumulée dissuasive qui pénalise les contribuables et les entreprises multinationales opérant dans un contexte transfrontalier. Le droit fiscal international, en particulier tel qu'il s'est cristallisé autour du modèle de convention fiscale de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), a développé deux méthodes fondamentales d'élimination de cette double charge : la méthode de l'exemption et la méthode du crédit d'impôt, chacune opérant selon des principes distincts et engendrant des conséquences fiscales différenciées selon la situation du contribuable et sa structure patrimoniale. Les conventions conclues par la France retiennent, selon les catégories de revenus et les États cocontractants, des méthodes d'élimination de la double imposition variables : selon les cas, exemption, exemption avec prise en compte pour le calcul du taux effectif, crédit d'impôt ordinaire, ou crédit d'impôt égal à l'impôt français. Aucune formule générale simple ne saurait rendre compte de l'ensemble du réseau conventionnel français ; l'analyse doit être conduite, convention par convention et stipulation par stipulation, au regard du texte applicable à la date du fait générateur.

Fondement juridique et sources normatives : modèle OCDE et conventions bilatérales

Les articles 23 A et 23 B du modèle de convention fiscale OCDE (dans ses versions successives mises à jour en 2010 et notamment en 2017) énoncent les deux méthodes standards d'élimination de la double imposition acceptées au plan international. Aucune de ces méthodes n'est intrinsèquement supérieure à l'autre ; elles reflètent plutôt des choix philosophiques et techniques distincts selon les États contractants. La méthode de l'exemption, encodée à l'article 23 A du modèle OCDE, est basée sur le principe de la répartition nette des droits d'imposition : l'État de résidence du bénéficiaire renonce à taxer certaines catégories de revenus de source étrangère, laissant la compétence impositive entièrement au pays source. La méthode du crédit d'impôt, encodée à l'article 23 B du modèle OCDE, consiste en contraste à permettre à l'État de résidence d'imposer les revenus de source étrangère mais d'accorder un crédit contre l'impôt du pays source, éliminant de la sorte la charge cumulative. Pour le droit interne français, l'article 165 bis du code général des impôts dispose que les revenus dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale demeurent soumis à l'impôt français, nonobstant toute disposition contraire du droit interne. Il convient de souligner que cette disposition ne constitue pas le fondement de la primauté du droit conventionnel — laquelle repose sur l'article 55 de la Constitution du 4 octobre 1958, consacrée en matière fiscale par la jurisprudence du Conseil d'État (CE, ass., 20 octobre 1989, n° 108243, Nicolo). L'article 165 bis remplit une fonction distincte : il prévient les situations dans lesquelles une convention fiscale produirait involontairement, par son interaction avec le droit interne, une exonération de revenus que les parties contractantes n'ont pas entendu exclure de l'impôt français. Il constitue ainsi une clause de sauvegarde du pouvoir d'imposer de la France, créant un effet de cliquet en faveur de l'État français.

L'articulation entre le droit interne français et les conventions fiscales obéit au principe dit de subsidiarité conventionnelle consacré par la jurisprudence du Conseil d'État (CE, ass., 28 juin 2002, Schneider Electric, n° 232276) : le juge doit d'abord identifier le fondement de l'imposition dans la loi fiscale interne française, puis vérifier si une stipulation de la convention applicable s'oppose à cette imposition. La convention n'est donc pas un texte qui « prime » par principe sur le droit interne : elle peut neutraliser ou limiter, pour la catégorie de revenu considérée et dans les conditions qu'elle fixe, l'exercice par la France de son pouvoir d'imposer. Lorsque la convention ne contient aucune stipulation susceptible de faire obstacle à l'imposition interne, celle-ci s'applique dans les conditions du droit commun, notamment au titre de l'obligation fiscale illimitée des résidents fiscaux français. Le contenu exact du crédit d'impôt, son plafond et l'existence ou non d'une exemption dépendent des stipulations de chaque convention applicable. Il n'existe pas de mécanisme uniforme transposable d'une convention à l'autre.

La méthode de l'exemption : principes, variantes et efficacité fiscale

La méthode de l'exemption repose sur le principe que l'État de résidence du bénéficiaire renonce à exercer son droit d'imposition sur certaines catégories de revenus de source étrangère, l'imposition étant laissée in fine à l'État du siège de la source. Une variante significative de cette méthode, dite « exemption avec taux effectif » (également appelée « exemption avec progression »), prévue à l'article 23 A du modèle OCDE, impose cependant à l'État de résidence de continuer à prendre en compte les revenus exonérés afin de déterminer le taux marginal d'imposition applicable aux revenus imposables dans cet État, ce qui préserve l'effet progressif de l'impôt sans créer de non-imposition. L'application pratique fonctionne selon la mécanique suivante : le contribuable décale la totalité de ses revenus mondiaux (revenus de source étrangère exonérés plus revenus de source résidentielle imposables) ; l'impôt sur le revenu est calculé sur cet agrégat total ; le taux marginal moyen ainsi obtenu est ensuite appliqué de manière exclusive aux revenus imposables dans l'État de résidence, les revenus exonérés ne donnant lieu à aucune imposition. Illustrativement, si un résident français perçoit un revenu de source française de cinq cents mille euros et un revenu de source étrangère (suisse, britannique, luxembourgeois) de trois cents mille euros, et si ce revenu étranger est exonéré par la convention applicable, l'impôt français serait calculé sur l'agrégat (huit cents mille euros) ce qui aboutit à un taux marginal global de 45 % ; cet impôt global serait alors limité de manière proportionnelle aux seuls revenus français imposables, soit un taux de 45 % × (500 000 / 800 000) = 28,125 %, ce qui crée un impôt français plus faible que si on l'avait calculé uniquement sur les revenus français (taux marginal direct sur cinq cents mille euros). Cette mécanique préserve l'équité horizontale et opère un avantage comparatif pour le contribuable ayant des revenus mixtes.

L'avantage de la méthode de l'exemption (notamment sa variante avec taux effectif) réside dans sa simplicité administrative : aucune justification d'impôt étranger acquitté n'est requise, aucune limitation du crédit n'est opérée, et le contribuable échappe au fardeau probatoire de démontrer les impôts payés au pays source. Le désavantage potentiel survient si le pays source ne taxe que faiblement ou n'imposer rien du tout, auquel cas le revenu échappe intégralement à l'imposition — situation de non-imposition résiduelle, également appelée avantage arbitrage fiscal. La France, dans le contexte de l'impôt sur les sociétés et notamment dans les accords avec certains pays à fiscalité basse ou neutre (certains cantons suisses, certains pays de la zone OCDE), a tendu à déprécier la méthode pure d'exemption et a privilégié des variantes avec crédit d'impôt minimum ou d'autres clauses de sauvegarde contre la planification agressive.

La méthode du crédit d'impôt : imputation ordinaire et crédit d'impôt égal à l'impôt français

La méthode du crédit d'impôt suppose d'abord d'identifier la convention applicable et la catégorie exacte de revenu. Deux familles principales doivent être distinguées. Le crédit d'impôt ordinaire, ou crédit classique, permet d'imputer l'impôt effectivement acquitté dans l'État de source, dans la limite de l'impôt français correspondant aux revenus concernés ; l'excédent d'impôt étranger n'est pas automatiquement restitué. Le crédit d'impôt égal à l'impôt français, prévu par de nombreuses conventions pour certaines catégories de revenus, accorde un crédit correspondant à l'impôt français afférent à ces revenus, sans être mécaniquement plafonné par l'impôt étranger effectivement payé lorsque la stipulation applicable retient cette méthode. Il ne faut toutefois jamais présenter ce mécanisme comme une règle générale du réseau conventionnel français : la méthode dépend du texte applicable, de l'État concerné, de la qualification du revenu, de la personne bénéficiaire et des conditions propres à chaque article conventionnel.

L'exemple précédent révèle la distinction : résident français percevant cinq cents mille euros de source française et trois cents mille euros de source étrangère imposable selon une convention. Si la convention prévoit la méthode du crédit ordinaire et que l'impôt étranger s'élève à quatre-vingt-dix mille euros (taux effectif de 30 %), le crédit d'impôt ordinaire serait limité à min(90 000, impôt français sur 300 000) = 45 000 euros (dépendant du barème français), ce qui laisserait une charge cumulée. En contraste, la méthode du crédit égal à l'impôt français calcule (impôt français sur 800 000 euros) × (300 000 / 800 000) = impôt français sur 300 000 euros, ce qui crée une charge globale égale au taux français indépendamment de l'impôt étranger acquitté. Cette mécanique doit être appréciée convention par convention : le crédit d'impôt égal à l'impôt français a pour effet, lorsque la convention le prévoit et sous réserve de la qualification exacte des revenus concernés, de neutraliser l'imposition française correspondant au revenu étranger concerné. Si l'impôt étranger excède l'impôt français correspondant, l'excédent n'est en principe pas restitué par la France.

Variabilité des méthodes d'élimination retenues par les conventions françaises

Les conventions conclues par la France retiennent des méthodes d'élimination de la double imposition sensiblement différentes d'un texte à l'autre, et parfois à l'intérieur d'une même convention selon la catégorie de revenu concernée : certaines conventions combinent la méthode de l'exemption (avec ou sans prise en compte pour le calcul du taux effectif) et la méthode du crédit d'impôt ; d'autres retiennent, pour certaines catégories de revenus, un crédit d'impôt égal à l'impôt français, qui conduit à neutraliser la charge étrangère dans la limite de l'impôt français calculé sur les mêmes revenus. Aucune formule générale ne saurait être avancée : la méthode applicable à un revenu donné doit être identifiée par lecture littérale de la stipulation conventionnelle pertinente, à la date du fait générateur, en tenant compte de l'éventuel avenant en vigueur. Toute affirmation selon laquelle la France aurait « historiquement privilégié » telle ou telle méthode comme règle générale doit être écartée : le réseau conventionnel français ne présente pas une telle uniformité.

Articulation du droit interne français et des conventions : crédit d'impôt unilatéral

En l'absence de convention fiscale bilatérale applicable entre la France et l'État de la source du revenu, le droit interne français ne prévoit pas de mécanisme général et unique de crédit d'impôt unilatéral couvrant l'ensemble des catégories de revenus. Pour certains revenus de source étrangère, la doctrine administrative admet, sous conditions, la prise en compte de l'impôt acquitté à l'étranger, dans la limite de l'impôt français correspondant à ces revenus ; les modalités précises (catégories concernées, conditions de justification, plafonnement) doivent être vérifiées au regard des instructions en vigueur et de la nature du revenu. Ce régime, plus restrictif que les dispositifs conventionnels, explique l'importance pratique, pour le contribuable comme pour l'entreprise, de vérifier, préalablement à toute opération internationale, l'existence et l'applicabilité d'une convention bilatérale, ainsi que la méthode d'élimination de la double imposition qu'elle retient pour la catégorie de revenus concernée.

Mécanismes déclaratifs et obtention pratique du crédit d'impôt français

Les revenus de source étrangère perçus par un résident fiscal français doivent être déclarés sur les formulaires et annexes appropriés, notamment les formulaires 2042 et 2047 selon les cas, conformément aux instructions publiées chaque année par l'administration fiscale. Lorsque la convention applicable subordonne le bénéfice d'un crédit d'impôt à la justification de l'impôt étranger effectivement acquitté, le contribuable doit conserver et, le cas échéant, produire les pièces justificatives correspondantes (certificats d'imposition, avis d'imposition ou attestations délivrées par les autorités fiscales étrangères). Le traitement déclaratif précis des revenus concernés (identification des cases pertinentes, ventilation par catégorie de revenu et par État de source, articulation avec les éventuels prélèvements sociaux) doit être vérifié au regard de la notice de la déclaration en vigueur pour l'année d'imposition considérée ; aucune règle déclarative générale ne saurait se substituer à cet examen. Une omission de déclaration ou un défaut de justification peut, selon les cas, entraîner la perte totale ou partielle du bénéfice du crédit d'impôt prévu par la convention.

Limite du crédit d'impôt et effets de progressivité : la notion de « crédit limité »

Lorsque la stipulation conventionnelle applicable retient un mécanisme de crédit d'impôt, celui-ci est en règle générale plafonné, selon les termes mêmes de la stipulation, à la fraction de l'impôt français correspondant aux revenus de source étrangère. Il en résulte que, si l'impôt effectivement acquitté à l'étranger excède cette fraction de l'impôt français, la différence demeure à la charge du contribuable : une double imposition résiduelle peut ainsi subsister lorsque le tarif étranger est supérieur au tarif français calculé sur les mêmes revenus. L'intensité de cet effet dépend, dans chaque situation, du mode exact de calcul du crédit prévu par la convention applicable, de la composition globale des revenus du foyer et de l'interaction avec la progressivité du barème français. Une appréciation au cas par cas, à partir d'une simulation chiffrée, est donc nécessaire avant toute décision patrimoniale ou tout projet d'expatriation, sans qu'il soit possible de dégager une règle générale valant pour l'ensemble des conventions et des catégories de revenus.

Cumul avec les directives UE et régimes préférentiels (parent-filiale, intérêts-royalties)

Pour les contribuables et les entreprises situés dans le champ d'application des directives de l'Union européenne — notamment la directive relative à la fiscalité des groupes de sociétés mères et filiales (directive 2011/96/UE) et la directive relative au régime fiscal commun applicable aux paiements d'intérêts et de redevances effectués entre sociétés associées (directive 2003/49/CE) — l'élimination de la double imposition opère souvent par un régime préférentiel déjà encodé dans la directive plutôt que par le mécanisme conventionnel de crédit d'impôt. Ainsi, la directive mère-fille prévoit, sous conditions de participation et de durée de détention, un régime d'exonération des dividendes versés entre sociétés d'États membres, qui se superpose aux stipulations conventionnelles et s'applique selon ses propres conditions, sans qu'il soit exact d'affirmer qu'il « remplace » systématiquement le mécanisme conventionnel de crédit d'impôt, dont l'articulation avec le régime directif doit être appréciée au cas par cas. Le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne a modifié l'articulation entre le droit de l'Union et la convention bilatérale franco-britannique de 2008. Les conséquences doivent être analysées au cas par cas, selon la nature des revenus en cause et les méthodes conventionnelles d'élimination de la double imposition prévues par la convention. Inversement, pour les contribuables européens — France vers Allemagne, Belgique, Pays-Bas — la mise en œuvre de la directive mère-filiale engendre une efficacité fiscale comparativement supérieure au seul crédit d'impôt conventionnel. Cette distinction illustre l'importance de l'environnement juridique et institutionnel dans la planification fiscale internationale.

Jurisprudence et contentieux : principes établis par le Conseil d'État et les juridictions supérieures

La jurisprudence du Conseil d'État a précisé, sur plusieurs points, l'articulation entre le droit interne français et les conventions fiscales bilatérales en matière d'élimination de la double imposition. L'arrêt d'assemblée Schneider Electric (CE, ass., 28 juin 2002, n° 232276) a consacré le principe dit de subsidiarité conventionnelle, selon lequel le juge de l'impôt doit d'abord identifier le fondement de l'imposition dans la loi fiscale interne française, puis, le cas échéant, vérifier si une stipulation de la convention applicable s'oppose à cette imposition : la convention ne constitue donc pas un fondement autonome d'imposition et ne saurait, en tant que telle, « primer » de manière générale sur les critères de domicile fiscal résultant du droit interne, mais peut, selon son contenu propre, faire obstacle à l'exercice par la France de son pouvoir d'imposition. D'autres décisions ont précisé les conditions d'imputation des impôts étrangers, la portée de la notion d'impôt comparable visée par telle ou telle stipulation conventionnelle et les règles de preuve applicables à la justification de l'impôt acquitté à l'étranger. La portée exacte de ces décisions, en particulier au regard d'une situation donnée, doit être appréciée à la lumière du texte de chaque arrêt, des stipulations conventionnelles en cause et de la catégorie de revenus concernée, sans qu'il soit possible d'en déduire des principes généraux excédant leur portée effective.

Cas particuliers et complications : revenus mixtes, éléments personnels, et structures transfrontalières

Certaines situations complexes ne se prêtent pas à une application simple des méthodes conventionnelles : (1) les revenus générant une imposition dans plus de deux États (multinationales opérant dans trois pays ou plus, situations de double cession ou de chaînes de holding plurinationales) ; (2) les éléments patrimoniaux susceptibles de bases imposables variables selon l'État (déduction différente du même revenu selon la juridiction) ; (3) les transferts de propriété ou les restructurations engendrant une imposition d'exit tax dans un État suivie d'une imposition d'entrée dans un autre État ; (4) les revenus couverts par plusieurs conventions (double résidence selon une première convention, puis imposition croisée selon une deuxième convention). Ces cas complexes exigent une analyse approfondie du réseau conventionnel applicable et une possible recours à la procédure amiable en vertu des articles 25 des conventions applicables. La procédure amiable, bien que formellement gratuite et disponible, demeure un outil coûteux et chronophage (durée type de deux à quatre années) mais demeure l'ultime recours en l'absence d'accord amiable dans le cadre d'une évaluation préalable par chacune des deux administrations.

Recommandations pratiques : documentation, planification et prévention des risques de double imposition

Le contribuable ou l'entreprise multinationale ayant des revenus de source étrangère substantiels est fortement conseillé de procéder à une évaluation ex ante de sa situation au regard de l'ensemble des conventions applicables, de documenter précisément sa résidence selon les critères conventionnels, et de constituer un dossier probatoire des impôts étrangers acquittés pour justifier ultérieurement le crédit d'impôt. Une planification pré-expatriation (réalisation de cessions, restructuration patrimoniale, optimisation de l'exit tax) doit s'insérer dans une approche globale considérant l'ensemble des conventions applicables à la situation. L'assistance d'un conseiller fiscal spécialisé en droit conventionnel demeure hautement recommandée pour naviguer la complexité d'un régime qui cumule droit interne français, conventions bilatérales, éventuellement directives UE, et jurisprudence en évolution constante.